Il y a bien longtemps que je n’ai plus rien écrit. En fait, je me
suis arrêtée, parce qu’à un moment donné, j’avais l’impression de toujours touiller dans la même soupe avec la même cuillère. Et c’était évidemment
lassant, autant pour vous que pour moi. Mais dernièrement, en lisant plusieurs CR de concerts, j’ai été interpellée par quelques réflexions sur le
temps que l’on voudrait arrêter, sur les instants magiques que l’on voudrait retenir. Et j’ai écrit ce petit conte philosophique auquel, j’espère,
vous penserez un instant lors de votre prochain concert, quand, portées par la magie du moment, vous sentirez que la beauté des choses est indissociable de leur fugacité.
Désolée si c’est un peu long, mais je n’ai pas voulu poster en plusieurs fois, pour ne pas casser l’atmosphère du
conte.
----------------------------------------------------------------------------------------------------
C’est une montre d’aspect banal. Elle est même un peu
vieillotte et il faut la remonter pour qu’elle fonctionne. Elle a dû être conçue avant les systèmes à quartz. Je l’ai trouvée un jour dans les bois, en faisant mon jogging. Il faisait particulièrement boueux et connaissant
ma propension à me choper la moindre racine qui dépasse, je regardais attentivement le sol pour vérifier où je posais les pieds. J’ai vu luire un
éclat argenté comme seul peut en produire un bijou ou un objet métallique et j’ai continué à courir. Pas envie de m’arrêter pour ramasser ce qui
devait certainement être un débris. Mais cent mètres plus loin, j’ai fait demi-tour, la curiosité sans doute ! Je me suis penchée et j’ai écarté quelques feuilles pour dégager la chose. Une montre ! Pas très belle et vraisemblablement fichue ! Même si quelqu’un l’avait perdue et non jetée là, avec cette
humidité, tous ses rouages devaient être bloqués, rouillés. J’ai esquissé le geste de la reposer, mais je l’ai mise dans ma
poche.
Une fois rentrée, je l’ai nettoyée un peu et j’ai tenté de tourner le remontoir. Surprise, j’ai vu la trotteuse entamer sa série de petits sauts précis sur son immuable tour de piste. A mon
oreille, la montre chuchotait tic tac, tic tac, agréablement. Pas de marque visible sur le cadran.
Sûrement une montre suisse et de qualité pour avoir résisté à un bain de boue !
Je ne l’ai pas remarqué tout de suite, c’est dans le noir que je l’ai vu, quand j’ai eu posé la
montre sur ma table de chevet et que j’ai éteint la lampe pour dormir. En haut du boîtier, un petit bouton émettait une faible lumière
dorée. Etrange ! J’ai rallumé. Peut-être un système
de réveil-matin ? Ce serait pratique. J’ai poussé plusieurs fois sur le bouton, mais rien ne s’est
produit. La lumière ne s’éteignait pas, la trotteuse continuait sa ronde nocturne. Un gadget, sans nul
doute !
Le lendemain, je ne devais pas sortir. J’ai vaqué à
mes occupations en oubliant la montre. Le jour suivant, je l’ai rangée dans le tiroir. J’ai été un peu
surprise de voir qu’elle fonctionnait toujours sans que je l’aie remontée. Décidément, de la fine horlogerie !!
Ce n’est qu’une semaine plus tard que je l’ai ressortie du tiroir. J’avais un rendez-vous important et je me suis dit qu’une montre serait un auxiliaire non négligeable. Avant de
l’attacher à mon poignet, j’ai voulu la régler, mais elle indiquait déjà l’heure exacte. Pourtant, je ne me souvenais pas de …. Bon, je ne voulais pas me prendre la tête avec des énigmes, j’avais d’autres soucis à affronter.
Une convocation pour un emploi, c’est toujours stressant. Que va-t’on me demander ? Que faut-il veiller à dire et à ne pas dire ? Je me posais toutes ces questions dans le petit bureau où l’on m’avait prié d’attendre, chipotant nerveusement le bracelet de la montre. La porte était restée ouverte et dans le couloir passaient des gens affairés, dossier sous le bras, téléphone à l’oreille. Ca n’avait pas l’air de rigoler avec le timing par ici !
C’est sans doute par inadvertance que j’ai appuyé sur le bouton à lumière dorée. Et tout à coup, le monde s’est figé. Une jeune femme a stoppé son élan pile devant la porte, un pied encore en
l’air, un bras tendu vers un interlocuteur invisible. Je ne savais pas que le trac pouvait engendrer des hallucinations ! Ca m’a fait peur, je me suis frottée les yeux, mais quand je les ai rouverts, la jeune femme était toujours statufiée dans le couloir. En tremblant, je me suis levée et j’ai jeté un œil aux alentours. C’était Pompéi, moins la lave. Chacun fixé dans son occupation du moment, avec des gestes pétrifiés. Je me suis approchée de la jeune femme, elle
respirait. C’était le seul signe visible de vie.
Vous pensez peut-être que j’ai exploré tout l’étage.
C’est ce que vous auriez fait à ma place ? Et bien non, j’ai pris peur et je suis vite retournée m’asseoir dans le petit bureau. Etait-ce vraiment moi qui avais provoqué cette suspension temporelle ? Comment faire pour que la vie
redémarre ? En tremblant, j’ai repoussé sur le bouton lumineux et la jeune femme a posé son pied par terre pour rejoindre son
collègue. Personne ne semblait inquiet ou surpris. J’étais apparemment la seule personne consciente de
ce qui venait de se produire. Trop bouleversée pour envisager d’avoir l’air normal lors de l’entretien qui m’attendait, je me suis levée
précipitamment et ignorant la voix qui me hélait « Madame, Madame, où allez-vous ? Monsieur Cappelli va vous recevoir ! », je
suis partie sans me retourner.
J’ai respiré goulûment l’air du dehors et j’ai marché, vite, au hasard. A cette heure de pointe, les rues étaient envahies de piétons et de voitures. J’avais une envie folle d’appuyer à
nouveau sur le bouton lumineux. Je voulais être sûre. Mais sans me faire remarquer. Un petit square, un banc. Je me suis assise et clic. Comme dans les
bureaux, la vie s’est figée instantanément : les gens, les chiens, les voitures, les enseignes clignotantes, …. même le vent.
Fabuleux ! La montre à arrêter le temps ! Je me suis levée et j’ai traversé la
foule. Puis j’ai osé toucher une petite fille, j’avais peur que mon contact ne la « réveille », mais elle demeura immobile. Je fus tout à coup prise de vertiges face aux possibles usages de cet objet véritablement magique.
Les premiers qui me vinrent à l’esprit furent malhonnêtes, je dois bien l’avouer. Il était tentant de s’introduire dans un magasin, d’y prendre tout ce dont j’avais envie et d’en ressortir tranquillement. Qui pourrait m’en empêcher ? Qui saurait ? Mais très vite,
je me dis qu’un tel objet ne méritait pas d’être utilisé à des fins aussi viles. Si j’étais médecin, je pourrais éviter beaucoup de douleurs à mes
patients. Plus simplement, en étant attentive, je pourrais apporter aide et soulagement dans de nombreux cas de figure. Mais avais-je le droit de bouleverser le cours des choses ? Se prendre pour Dieu n’est-il pas en fin de
compte très dangereux ?
Je me sentais plus seule que jamais, effrayée par cette prise directe sur le destin. Je me suis demandée s’il était possible que quelqu’un m’accompagne dans cette errance parallèle. Décidée à
vérifier cette hypothèse, je suis rentrée dare-dare chez moi après avoir rendu le mouvement à la ville. J’ai pris mon chat dans les bras et j’ai
appuyé sur le bouton lumineux. Il a continué à ronronner et à s’agripper à mon épaule. J’étais heureuse
que quelqu’un puisse m’escorter dans mon no man’s land d’immobilité. J’ai ouvert la porte et tous les deux, nous avons parcouru le
quartier. Seuls au monde. Même les feuilles sur les arbres n’étaient agitées d’aucun
frémissement. C’était grisant et effrayant aussi ! Avais-je découvert l’ultime solution pour
contrer la mort ? Est-ce que je cessais de vieillir dans cet espace temps inconnu ? Et ceux
autour de moi, dont le cœur battait toujours ? Si les organismes continuaient à fonctionner, forcément le processus de vieillissement
poursuivait son oeuvre. Je me suis sentie coupable de voler du temps de vie à mes semblables.
Cette montre posait décidément des problèmes philosophiques que je n’avais pas
imaginés. Faudrait-il remettre en cause toute la théorie de la relativité, la quatrième dimension ? La notion de temps pouvait-elle exister en dehors d’une perception humaine ? Le découpage temporel était-il
forcément arbitraire ? Si j’arrêtais le monde pendant une journée complète, le cours normal des choses en serait-il
bouleversé ? J’ai senti mes idées s’embrouiller et je suis rentrée chez moi avec mon chat.
Stop ! Il valait peut-être mieux ranger définitivement cette montre et ne plus s’en servir.
J’allais peut-être créer des torts immenses sans m’en rendre compte. J’ai ouvert le tiroir et je l’ai enfouie sous un monceau de papiers
divers.
J’ai tenté de reprendre une vie normale, en essayant d’évacuer de mon esprit jusqu’à l’existence
même de cet objet miraculeux. Ce n’était pas facile ! Je refusais de me l’avouer, mais j’avais été
profondément bouleversée et je ne parvenais plus à voir les choses sous l’angle habituel. J’étais traversée d’envies d’intervenir, d’influer, de
modifier. Des centaines de questions me taraudaient malgré moi. Et puis …. j’ai pensé à
Julien.
Prochain concert, 18 jours plus tard ! J’ai
toujours déploré que ces moments intenses soient trop vite passés, que je ne puisse en prélever tout le suc, que mes mains tendues ne palpent que la poussière du définitivement
révolu. Je m’étais promis de ne plus utiliser la montre, mais … Qui, à ma place, aurait résisté à la
tentation ?
Ces journées furent interminables, bien que mes pensées soient hantées par toutes les possibilités
qui s’offraient à moi. Je tentais d’endiguer les folies qui me venaient à l’esprit, de dresser d’infranchissables barrières, mais, tumultueuses comme
vagues démontées, les idées affluaient, extravagantes et insensées. Il me faudrait être forte, je le savais.
Enfin, le jour du concert est arrivé. Je suis allée
rechercher la montre dans le tiroir. Je ne fus pas étonnée de constater qu’elle ne s’était pas arrêtée.
Doutant toujours, mais plus que jamais déterminée, je l’ai attachée à mon poignet et je suis partie. Pendant le trajet, je songeais que, déjà, cette
montre pouvait m’éviter l’attente interminable dans le froid et que pour bénéficier d’une place au premier rang, il me suffirait d’arrêter le temps juste au moment de l’ouverture des portes et de
me glisser, ni vu, ni connu, parmi les mieux placés. Et pour peu qu’on se tienne la main, je pourrais même faire profiter les autres Crazys présentes
de ce privilège. Mais comment leur expliquer ce prodige ? Et en fin de compte, je n’étais pas
certaine de ne pas regretter cette longue attente qui permet les conversations, les délires, tous les plaisirs d’un bavardage débridé et gonflé d’excitation.
Quand je suis arrivée devant les portes et que j’ai retrouvé mes chères Crazys qui m’attendaient,
j’ai eu la réponse à ma question. C’était un moment à vivre ensemble ! Une fois le concert
commencé, il serait toujours temps d’utiliser la montre.
Comme souvent, congelées et déjà raidies par les dos douloureux, nous avons fini par pénétrer dans
la salle et par nous agglutiner tout contre la scène. Pas de barrières, pas de dénivellation importante, le pied !! Mon cœur battait plus fort encore que de coutume lorsque Julien est apparu dans un halo luminescent. D’un coup de
cymbales, il a aboli la durée et l’espace. Et au fil des chansons, j’ai tout oublié de mes projets, happée par le flux enflammé de la musique et de
sa voix. Une perte de conscience momentanée, comme l’impression de ne plus exister que par et pour lui.
En décalage, en décollage, loin de la réalité du monde extérieur.
Pourquoi rêver de vivre ces moments seule, alors que l’échange de regards, le partage avec les
amies est une part inestimable de l’intensité de l’instant ? Finalement, j’avais été bien sotte avec cette montre. Rien ne vaut la fugacité des choses. Ce qui rend chaque minute si précieuse, c’est précisément la conscience
qu’elle meurt définitivement, sauf dans notre souvenir.
Je me suis sentie légère, délivrée. Et là, Julien est
descendu dans le parterre avec ses musiciens. Le cou tendu, les yeux fermés, la bouche comme offerte, il a commencé à chanter sans micro, sans
intermédiaire, sans distance. Il m’aurait suffi de tendre un bras pour le toucher. Si
proche. Si inaccessible. C’est alors que j’ai faibli.
J’ai jeté un regard circulaire pour voir si personne ne faisait attention à moi. Ben tiens, évidemment que personne ne faisait attention à moi, tous les regards étaient rivés sur Julien. Je me
suis un peu avancée pour être certaine que personne ne me touche et discrètement, j’ai appuyé sur le bouton à la lumière dorée. La salle s’est
éteinte d’un coup et tout s’est immobilisé. Je n’entendais plus que le ressac léger des respirations.
J’ai attendu un instant que mes yeux s’habituent à l’obscurité et j’ai fait un pas vers Julien. Le voir ainsi m’a rappelé toutes les visions du
Bernin qui m’ont hantée en contemplant sa chair de marbre. J’ai tendu la main et une immense détresse m’a envahie. J’avais tant rêvé de prolonger les instants de grâce et ce n’était qu’une illusion. Quand tout s’arrête, il n’y a
plus de magie. Le seul moyen d’y parvenir aurait été d’entraîner Julien dans mon exil temporel, mais comment lui expliquer ? Il aurait sans doute eu très peur et m’en aurait voulu. C’aurait été bien étonnant qu’il consente à jouer rien que
pour moi.
Rien que pour moi ! Quelle
idiotie ! Comme les choses sont fades quand on ne peut les partager. Dans la pâleur des visages
statufiés autour de moi, resplendissait malgré tout l’éclat des regards extatiques. Et cet éclat, je venais de le perdre. Quel plaisir à vivre dans un monde où Julien serait muselé, ligoté, empêché ?
Avant de repousser sur le bouton lumineux, j’ai quand même voulu toucher ses cheveux. Impression de fourrure féline, magnétique et sensuelle. J’ai relevé délicatement une mèche tombante pour mieux
voir ses yeux. Je n’ai rencontré qu’un vide silencieux. Le flux vital arrêté n’a pas de
langage. J’éprouvais amèrement la déception de l’absence. Pour lui rendre un peu de matérialité, je me
suis approchée encore pour le respirer. CC avait raison : il embaumait le sucre et la sueur qui sent bon. Mon doigt a glissé le long de sa joue moite, a effleuré ses lèvres entrouvertes et son cou et son bras et … Quelle
tristesse de caresser un corps sans qu’il frémisse ! J’ai voulu entrebâiller un peu le T-shirt trempé. Je me suis figée à mon tour. Un mot en fulgurance m’a traversé l’esprit comme une estafilade :
viol. Mes attouchements à l’insu de toute conscience étaient un attentat. Comment n’y avais-je pas
réfléchi plus tôt ? Je me sentais vile et honteuse. Je me serais giflée.
Je cherchais nerveusement le bouton lumineux, mes mains tremblaient. Mais je n’ai pas appuyé. J’ai détaché le bracelet et j’ai regardé une dernière fois la montre. Je savais qu’il en aurait davantage besoin que moi. Ce ne fut pas évident de glisser l’objet dans sa poche, pfiou,
qu’est-ce que c’est collant, un slim ! Voilà, Julien, tu ne sauras sans doute jamais d’où cet étrange cadeau provient, mais tu comprendras très
vite comment l’utiliser dans les moments de stress intense, dans les bousculades ou quand tu seras pris à la gorge par des délais trop courts. Qui
n’a jamais rêvé d’avoir 48 heures dans une journée pour accomplir tout ce qu’il souhaite ?
Quelques années se sont écoulées depuis ce soir-là et je sais que Julien est devenu le maître du
temps, même si je n’ai jamais aperçu la montre à son poignet. Il est d’ailleurs assez intelligent pour ne pas l’exhiber et risquer des questions
indiscrètes. Mais il est parvenu à mener de front sa carrière musicale (un album par an … quand même !), ses tournées, ses rôles au cinéma, ses
concerts et ses enregistrements avec les DUE et maintenant, on annonce la parution d’un livre et la mise en scène d’un premier long métrage. Personne
n’a son envergure artistique. Beaucoup se demandent s’il est insomniaque ou si quelqu’un, dans l’ombre, lui file un coup de main. La question récurrente chez les journalistes : mais, pour vous, Monsieur Doré, le temps est extensible ?
Julien ne répond pas, il se contente d’esquisser un petit sourire en regardant la caméra. Sa façon de me dire merci, sans connaître mon
visage. Je n’ai jamais plus posé une main sur Julien, mais ce secret qui nous lie est plus fort qu’un pacte de sang.
Dernièrement, j’ai vraiment eu envie d’une photo avec lui. Jusqu’à présent, j’avais toujours fui cette opportunité. Mais quelle importance maintenant que j’aie le double de
son âge ? Nous savons tous deux que le temps est un leurre, que les années comptabilisées sont un arbitraire et illusoire découpage que l’on
peut replier ou étendre à sa guise, que le futur n’est pas toujours demain et qu’un homme de 30 ans a peut-être connu plus de battements de cœur que n’importe qui. Je rêve de l’accompagner une fois dans son exil temporel, mais je garde le silence.
J’ai voulu garder la trace photographique de cet instant où il a posé une main sur mon épaule, où
sans sourire, il a rapproché sa tempe de la mienne, où sans rien me dire, il m’a parlé d’amour et de réciprocité, de don et d’échange. Quand il s’est
redressé, sa main a glissé le long de mon bras et a ouvert délicatement la mienne pour y glisser quelque chose dans ma paume. D’une pression
discrète, je lui ai fait comprendre que j’avais reçu et gardé.
Au toucher, j’ai identifié tout de suite un petit papier étroitement replié. Je l’ai glissé dans mon sac sans l’ouvrir. Je ne pouvais pas, dans l’agitation du moment, c’aurait été comme
éventer vulgairement un vin de prix.
J’ai attendu le lendemain avant de déplier le papier, j’étais trop émue. D’abord, les lettres ont dansé devant mes yeux, puis elles se sont immobilisées. Le texte était très court, mais il
n’avait pas besoin de m’en dire plus. De sa belle écriture déliée, juste ces mots :
« Oeuvre d'art : un arrêt du temps ».
Pierre
Bonnard, extrait des Carnets
Commentaires Récents