
J’ai eu besoin d’un peu de temps avant de pouvoir livrer mes impressions détaillées.
J’étais tellement submergée par le choc esthétique que j’ai reçu qu’il m’était difficile de décomposer le tableau.
Tout d’abord, l’objet en lui-même : un bijou, somptueux, raffiné. Tout est
soigné dans le moindre détail, de la pochette au livret en passant par les illustrations sur les supports. Un objet inhabituel que l’on a vraiment
envie de posséder, de manipuler, d’ouvrir, de fermer, un enchantement pour les yeux, des petits volets que l’on écarte avec délectation. J’ai été
particulièrement touchée lorsque Julien a déclaré qu’il avait songé aux triptyques de la Renaissance. Rien ne pouvait me parler
davantage. Triptyque photographique en écho au triptyque du clip, je m’émerveille de cette extraordinaire cohésion dans la création.
Les chansons maintenant. Je vais faire un gros effort pour tenter d’être critique et
objective (le pari n’est pas gagné, je vous le dis d’avance !). Julien a tendance à me faire perdre tout sens commun !
Acacia : tout d’abord, j’ai eu peur, peur que cela soit mièvre, un peu trop sirupeux. Peut-être étais-je décontenancée par tant de douceur. Et puis, après plusieurs écoutes, j’ai aimé cette totale
opposition entre la tendresse de la mélodie et la dureté laconique des paroles. Une mélancolie douce-amère, un côté balade désabusée et à la fin,
cette dimension onirique qui introduit le doute. Dans quel univers se situe-t’on ? Réel et
imaginaire se mélangent, c’est puissant et magnétique.
Les bords de mer : l’une de mes préférées. J’ai accroché dès la première
phrase. Comme vous, j’ai des souvenirs de bords de mer liés à l’enfance. La mer du Nord, grisâtre, avec
des nuages bas, la digue jaune et les escaliers de bois blanchis par les embruns. Et tout revient comme des images déteintes. J’ai un goût de sel dans la bouche. Difficile de dire exactement pourquoi, mais cette chanson est
cinématographique, une vieille pellicule qui tressaute un peu, se fige parfois, pas de paroles, juste des images fugitives d’une autre époque.
Tristesse, résignation, douleur sourde.
Les limites : exactement ce qu’il fallait après les deux premières chansons.
Plus je l’écoute et plus j’y adhère. Depuis que j’ai entendu les versions acoustiques, j’apprécie encore davantage. La dérision, le pied de nez, Julien coquin/taquin, j’adore !
Bouche pute : au risque de paraphraser tout le monde, LE chef-d’œuvre qui va marquer la chanson française. Personne n’a osé avant lui (du moins, dans ce que je connais). Violence latente, amour fou, écorché,
addiction. La première partie comme un aveu presque chuchoté, douleur contenue malgré l’exaspération des sentiments. La seconde partie, l’envol orgasmique, le tumulte, le fatum aussi et la coda aux rémanences métaphysiques. A
chaque écoute, je découvre quelque chose de nouveau, de souterrain. Un seul mot : magistral !
Figures imposées : une des chansons les plus diversement appréciées. C’est vrai
qu’elle a un côté un peu lisse dans l’orchestration, mais elle me transporte. C’est comme un flot harmonique sur lequel je vogue, détendue, se
laisser aller au fil de l’eau, du vent, du temps. Insouciance d’un moment d’évasion. Quelque chose des
après-midi ensoleillées et solitaires de l’adolescence. Vagues accents de bossa nova, je ferme les yeux et je me laisse bercer. Jusqu’à présent, je n’arrive pas à écouter les paroles, la musique prend totalement le pas dessus, je fredonne, je m’abandonne.
Dans tes rêves : je l’avoue d’emblée, je figurais dans la « faction » de celles-qui-n’y-croient pas et j’ai dû me
rendre à l’évidence, c’est bien Julien qui chante. Et je m’y suis vraiment bien adaptée. Chaque fois
que la musique commence, j’arbore un large sourire, c’est la bêtise, la galéjade, comme une récréation. Allez, on arrête un instant d’être sérieux,
mode délire ON et c’est bon !!
Pudding morphina : mon second coup de cœur après « Bouche pute ».
Cette voix qui monte des entrailles me ligote complètement, l’accompagnement obsessionnel du piano me transperce le cerveau, je me sens physiquement dérangée. Un malaise qui rend aussi mon « brain » very « sick », au bord du basculement. Totale
adéquation entre la musique, la/les voix et le texte, c’est une plongée vertigineuse dans la décomposition mentale. Charge émotionnelle quasiment
insupportable, sensation d’étouffement, une chape de plomb sur l’esprit, un coussin de désespérance plaqué sur le visage. Je suis
laminée.
Piano lys : tant d’interprétations tentées par les unes et les autres et au final, un texte qui garde tout son
mystère. Mystère est le maître mot de cette composition : bruit grinçant et non identifié de l’introduction, notes presque saturées du synthé
chargées d’une certaine noirceur, paroles énigmatiques et voix aux accents désenchantés. Ne me demandez pas pourquoi, il y a quelque chose
d’implacable. Puis, la « lancinance » (fallait bien que je crée un mot pour ça) des cris océaniques de la fin. Enfin, cette composition est pour moi le plus bel exemple de la parfaite communion entre les arts, en ce sens que cette construction musicale est élaborée selon
une technique picturale (cf. mes impressions dans le topic « Surbranlage julienal » du forum Crazy Julien) et là, je suis béate d’admiration !
Soirées parisiennes : la seule avec laquelle j’ai un peu de mal. Je ne parviens
pas à rentrer dans l’atmosphère de cette chanson. Il y a pas mal de choses qui me plaisent, notamment le phrasé de Julien, ses cris, la manière dont
il pousse ses « ah ah ah », la jonction entre voix et trompette sur la fin, mais le tout me semble quand même un peu « cliché ».
Je ne sais pas si c’est dû aux paroles en elles-mêmes ou aux arrangements musicaux, mais c’est ma seule réticence de l’album. Je continue à écouter
et à réécouter, peut-être que je finirai par avoir un coup de cœur.
J’aime pas : oh, j’aime tellement cette voix traînante et appuyée qui prend tout le temps et l’espace pour se déployer,
j’aime tellement les allusions très sensuelles, j’aime tellement le côté « en décalage », fin de nuit de guindaille, tête à l’envers des dérives alcoolisées. Orchestration en plein accord avec le contenu, texte faussement naïf, une réussite totale !
First lady : c’est LE morceau qui me fait danser, pas possible de rester en place quand je l’entends. J’aime tout : les jeux de mots, l’ironie, la formulation guindée par l’emploi du passé simple, l’atmosphère, les images qui se dégagent, l’appropriation
d’un point de vue féminin (qui me fait complètement craquer) et les deux mots auxquels personne ne résiste : « feliiiiiiiiiiiiiiiiines » et
« crazzzzzzzzy ».
SS in Uruguay : je me permets de répéter ce que j’ai déjà dit. Respect d’avoir
osé reprendre, à 25 ans, un texte aussi chargé d’histoire, d’avoir excellé dans le côté détaché et odieux, d’avoir mis de la profondeur dans la légèreté apparente. Je ne vois pas qui d’autre aurait pu se le permettre !
Los Angeles : je n’ai pas encore tenté l’explication de texte sur celle-là et donc, mes impressions restent au stade du flou,
ce qui n’est pas plus mal. Il est certain que le « sens avéré » est tout sauf évident, mais j’aime beaucoup l’antinomie entre le « feu
de joie » et la tristesse qui baigne toute la composition. Il y a aussi comme une résignation qui flotte sur l’ensemble, un calme accepté, un
constat un peu navré, c’est prenant et nostalgique.
De mots : c’est vraiment la chanson où Julien m’apparaît dans son extrême jeunesse (ce qui n’est absolument pas un
défaut !). A côté de la voix « qui a vécu » d’Arno, celle de Julien semble fraîche, presque fragile, empreinte d’une grande
vulnérabilité. C’est justement l’association des deux (jeunesse et maturité) qui fait toute la richesse du duo. J’aime aussi beaucoup ce final d’album en fanfare avec cette atmosphère de convivialité et d’amitié qui fait chaud au cœur. On peut dire des choses très profondes avec des mots très simples.
L’album est à mes yeux très achevé, intelligemment élaboré, parfaitement équilibré avec des moments très forts, à la limite du
supportable (ce qui est une qualité, je m’empresse de le dire !) et des moments d’exaltation jubilatoire. Je ne m’attendais à rien de précis (au
niveau du genre musical), sauf à quelque chose de très intense, de très personnel, de presqu’impudique et je suis comblée au-delà de tout ce que je pouvais imaginer !