Si vous aimez toujours les contes de fées, en voici un petit, très légèrement revu ... !!
Il était cinquante fois (et non pas une), car quand les choses se présentent mal, il est bien rare que la
guigne ne s’acharne pas, donc il était cinquante fois une petite créature esseulée qui se croyait un canard et qui se trouvait plutôt vilain. De
surcroît, l’infortuné était affligé d’une timidité prononcée et cultivait un penchant particulier pour la solitude ou du moins, feignait-il de l’apprécier pour ne pas désespérer de son
sort.
En réalité, il aurait voulu s’ébattre avec les autres canards et s’intégrer à leur petite troupe, mais
bizarrement, ceux-ci s’amusaient à se moquer de lui, de son air emprunté, de ses goûts originaux, de ses idées peu communes. Chaque fois qu’il
tentait de participer à leurs activités, il se sentait différent, étranger et la manière qu’on avait de le regarder ne l’incitait pas à persévérer.
Mon dieu, comme il devait être vilain (encore plus qu’il ne le pensait !) pour qu’on le rabroue ainsi !
- « Tu n’es pas comme nous, tu le vois bien », disait l’un.
- « Tu es bien trop différent », disait l’autre.
- « Tu n’es qu’un canard raté », ajoutait un troisième.
C’était pire encore quand il essayait de cancaner avec les autres. Alors que tous poussaient des coin coin clairs et trompetants, il ne parvenait qu’à émettre un son grave et rocailleux qui déchaînait des salves de rires
moqueurs.
- « On n’a pas idée d’être aussi peu doué », s’exclamait à chaque fois une vieille dinde
glougloutante qui ne manquait jamais une occasion de lui donner un coup de bec. « Il a bien besoin d’être rossé. Si on pouvait seulement recommencer les enfants ratés ! Ce n’est pas possible d’être aussi
disgracieux ».
Que faire pour être enfin accepté au sein de la fratrie ?
Notre pauvre malheureux se mit à bien observer les façons de se comporter et les signes de reconnaissance de la majorité des canards. Comme il
passait beaucoup de temps à lire, il ne manqua pas de remarquer, dans l’inestimable « Manuel des Castors Juniors », que ses membres les plus insignes et les plus admirés, les
débrouillards Riri, Fifi et Loulou, arboraient tous trois une magnifique casquette dont la couleur était finement assortie à leurs vêtements.
Découverte jubilatoire, signe de ralliement, facteur d’intégration !!
- « Voilà ce qu’il me faut », décréta le vilain (qui ne l’était pas, mais ne le savait pas encore)
petit (ça oui, il l’était) canard (la suite de l’histoire nous en apprendra davantage sur sa nature véritable).
Il dénicha donc cet accessoire qu’il pensait fédérateur, mais ne s’attira hélas qu’un surcroît de
quolibets. Puis, on l’oublia, il passait ses journées, seul et mélancolique, à contempler les autres qui s’ébrouaient gaiement. Sa tristesse croissait au fil du temps et un jour, c’en fut trop ! Le malheureux, dans un sursaut vital,
s’envola par-dessus la clôture et atterrit au milieu d’une troupe de petits oiseaux qui, à sa vue, se sauvèrent à tire d’aile. "Je suis si laid que
je leur fais peur", pensa-t-il, désespéré. Il courut tout de même jusqu’au grand marais où vivaient les canards sauvages. Au matin, ceux-ci l’aperçurent, le jugèrent ridicule avec sa casquette et s’éloignèrent dédaigneusement. « Il
n’a pas nos belles couleurs, ni notre façon de nager, cela se voit au premier coup d’œil. Qu’espère-t’il trouver ici ? ». Le pauvre n’insista pas.
Poursuivant sa route, il rencontra des oies qui pouffèrent en l’apercevant, mais acceptèrent momentanément sa
compagnie. Cela pouvait être distrayant. Comme elles passaient la plupart de leur temps à cacarder
stupidement, à pondre des œufs calibrés et à les couver jalousement, le malheureux se lassa très vite de ce compagnonnage. D’autant plus que les oies
le considéraient d’un œil rond et réprobateur : « Mais au moins, sais-tu pondre ? Non.
Sais-tu te dandiner en cadence ? Non plus. Alors, tais-toi. N’émets pas d’opinions absurdes quand les gens raisonnables parlent. Et en plus, quand on est aussi malingre et
laid, on reste dans son coin sans ennuyer son monde ». Le caneton soupirait, il avait un tel besoin d’air frais, de soleil, et tellement envie
de glisser sur l’eau, de s’envoler vers l’horizon.
Mais qui pouvait le comprendre ? Un matin d’hiver, n’y
tenant plus, il s’en alla. Il marcha longtemps et finit par s’assoupir dans les roseaux. C’est alors
qu’il vit passer, très haut dans le ciel, de grands oiseaux, d’une blancheur immaculée, avec de longs cous gracieux. Il ignorait le nom de ces
oiseaux merveilleux et vers où ils s’envolaient, mais il eut l’impression de les connaître sans pouvoir se l’expliquer. Il ne les enviait pas,
non. Comment aurait-il pu rêver de leur ressembler ?
Il glissa mélancoliquement sur l’étang, plongea sa tête dans l’eau et tenta d’oublier. Cette nuit-là, il ne put trouver le sommeil. Le matin suivant, sortant des fourrés, quatre superbes cygnes blancs
s’avancèrent en ébouriffant leurs plumes. Le caneton sentit son cœur battre très fort. « Je vais
voler jusqu’à eux et ils me battront à mort, moi si laid, d’avoir l’audace de les approcher ! Mais tant pis, plutôt mourir par eux que becqueté
par les canards, pincé par la vieille dinde ou houspillé par les oies ! ». Rassemblant tout son courage, il s’élança dans l’eau et nagea
vers ces cygnes pleins de noblesse. A son grand étonnement, ceux-ci, en le voyant, redressèrent le cou et se dirigèrent vers lui. Le pauvre caneton, pressentant le coup de grâce, inclina la tête vers la surface des eaux et il attendit. Mais
alors, que vit-il, se reflétant sous lui ? C’était sa propre image, non plus comme un vilain petit oiseau gris et lourdaud, mais comme un
immense oiseau blanc aux ailes bordées de plumes noires. Il crut un instant voir un cygne, mais il dut bien se rendre compte qu’il était encore tout
différent des quatre oiseaux qui, à présent, faisaient cercle autour de lui en inclinant la tête et en battant des ailes.
« Ta famille n’est pas ici, lui dit le plus grand des cygnes. Pour la retrouver, il te faudra parcourir les mers, sonder les espaces infinis, braver les tempêtes, apprendre à tutoyer les étoiles et te rire des archers,
mais au bout du voyage, tu trouveras le territoire merveilleux où les rares oiseaux de ta race vivent, respectés et admirés ». Alors, enfin,
notre petit canard sut que, bien loin d’être un banal palmipède, il était l’un de ces princes des nuées aux ailes de géant qui font lever les visages vers le ciel.
Merci à 1967 (du forum Crazy Julien) pour la sublime image
!
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