Ce qui suit ne prétend nullement être LA signification du texte de Bouche pute, c’est juste mon interprétation personnelle. De surcroît, il y a des
passages que j’ai volontairement ignorés parce que je n’arrive pas à leur trouver un sens. Je crois vraiment qu’il y aura autant d’interprétations
que de regards sur le sujet, ce qui, par ailleurs, traduit toute la richesse du texte.
Pour moi, Bouche pute est la chanson de l’amour blessé, déçu, désenchanté, car non partagé, ce qui explique la violence sous-jacente du texte. D’un côté, nous avons un « je » qui est dévoré par la passion, qui se donne tout entier, avec intensité et permanence et de l’autre, il y a « tu » qui n’est que tiédeur, fugacité, non-engagement, rétractation. Le don pour l’un, le refus pour l’autre.
J’aime bien dans ton habit du dimanche
Tous les motifs délavés
Le texte indique l’hiatus (entre « je » et « tu ») dès la première phrase. En effet, on peut s’attendre d’un habit du dimanche à ce qu’il ait un aspect neuf, car rarement porté. Or, ses motifs sont délavés. A moins que la formulation un peu vieillotte (habit du dimanche) n’indique un usage dépassé (qui porte encore de nos jours un habit du dimanche ?) et donc, le vêtement aurait été longtemps porté ? Quoi qu’il en soit, le terme qui attire l’attention, c’est « délavés » qui indique que les couleurs sont fanées, sans aucune intensité. Et c’est précisément ce manque d’intensité qui est le nœud du problème entre « je » et « tu ».
Un jour, j’irai pisser sur tes hanches
Provoquer toute leur étanchéité
Sans transition aucune, « je » annonce un peu brutalement, presque comme une menace d’humiliation, qu’il ira « pisser sur tes hanches ». L’image ne manque pas d’être choquante, d’autant plus qu’il est bien souligné que c’est dans le but de « provoquer ». Face à la tiédeur, à la fadeur des sentiments de « tu », il veut tenter de provoquer une réaction. Et que veut-il provoquer/tester ? L’étanchéité de ses hanches. Le mot un peu technique (presque du vocabulaire de sanitaires !) dénote, mais si l’on envisage les hanches comme l’étage corporel de la sexualité, on comprend mieux ce que cette étanchéité peut avoir de dramatique. « Tu » se refuse et de plus, refuse ce que « je » veut lui offrir. « Tu » est imperméable à ses sentiments comme à ses ardeurs.
Pour ainsi dire et de passage
Ton corps noué dans le parquet
Ta bouche pute sale jusqu'à la rage
Me fit te détourer à la craie
Le « pour ainsi dire » du vers suivant se rattache pour moi à ce qui précède (provoquer toute leur étanchéité pour ainsi dire), indiquant qu’il y a bien un double sens. Mais rien ne me permet d’en être certaine ! Je cherche des pistes, sans aucune certitude.
L’expression suivante « de passage » indique bien que « tu » n’est pas dans la permanence et dans l’engagement vis-à-vis de « je ». Il s’agit d’une relation précaire. « Tu » ne fait que passer pour éventuellement lui concéder un acte sexuel rapide où il rêve son corps noué dans le parquet, comme un nœud du bois qui ne s’effacerait pas, qui resterait enclavé, permanent. Espoir déçu qui amène à ses lèvres l’expression de dépit « bouche pute sale », indiquant que peut-être « tu » concède ses faveurs à tout venant, ce qui provoque la rage au cœur du « je » qui se sent trahi, humilié, blessé. Et cette bouche sale provoque peut-être des fantasmes de meurtre chez « je » qui se voit « détourer à la craie » le corps de « tu ». C’est en effet sur les scènes de crime que l’on détoure les corps des victimes. Mais il existe un autre sens au verbe détourer. En photographie, il s’agit d’une opération consistant à ne retenir d’une illustration qu’une partie en séparant l’objet et le fond. En poterie, détourer signifie enlever la matière superflue. Et là, on peut imaginer que « je » rêve d’une « tu » qui correspondrait à ses attentes, de laquelle il pourrait ôter tous les aspects qui le blessent, la retirer de son contexte, la retrouver dans son essentialité.
Histoire de voir ou tu en somme
Le vers suivant « histoire de voir où tu en somme » me pose problème. J’ai l’impression qu’il y a un jeu sur le sens. Là où on attend « histoire de voir où tu en es », on trouve le mot « somme » à la place. S’il avait un « s », je me dirais que l’on évoque le destin des deux protagonistes, destin déterminé par l’attitude de « tu » qui est maîtresse du jeu. L’absence du « s » me laisse donc perplexe. Tout autant que celle de l’accent sur « ou ». Mon interprétation n’est sûrement pas la bonne.
Décide de pleurer vers le large
Tout aussi perplexe suis-je devant le verbe qui suit, « décide » qui ne peut se rapporter à tu (puisque pas de « s » non plus). Il s’agit donc soit d’un impératif (peu probable !), soit de la 1ère personne de l’indicatif et dans ce cas, c’est le « je » qui décide de pleurer. Pourquoi « vers le large » ? Pour se cacher, pour détourner la face ? Pour trouver un réconfort dans la vision de la mer ? Je n’ai pas de réponse.
De jolie brume à pauvre conne
Disposais-tu de plus de marge
« Jolie brume » crée des signifiés très évocateurs. Par un jeu sur les sons, on pense à « brune » bien sûr. Mais aussi, la brume rejoint l’évocation du large et surtout, la brume est ce qui est insaisissable par nature, flou, noyé, évanescent. Ceci ne fait qu’accentuer le caractère fuyant de « tu » qui, dans la foulée, se voit traiter de « pauvre conne ». Insulte instantanément atténuée par la réflexion qui suit « Disposais-tu de plus de marge ? » qui nous laisse croire que « tu » n’a peut-être pas le choix, soit par volonté personnelle, soit par impossibilité extérieure. « Tu » reste cantonnée entre deux pôles. Peut-être que « tu » ne possède pas non plus la capacité d’aimer.
Je reste allongé sur tes sables
Mouvants pouvant parfois m’aider
A devenir ton homme slave
A verve morte dilatée
Dans la dernière strophe, malgré tout, malgré la souffrance, malgré le caractère volage de « tu », « je » reste « allongé sur tes sables », nouvelle évocation maritime, mais aussi « sables » pouvant être identifiés à la peau lisse, chaude, dorée. Les sables/la peau sont mouvants. A nouveau, cette idée d’impermanence, mais aussi peut-être évocation des mouvements de l’acte amoureux qui aide « je » à devenir « ton homme slave ».
Je crois que cette expression « homme slave » est un jeu sur les langues. Le mot « slave » doit être compris comme un mot anglais, car l’homme esclave est bien ce qui transparaît au final. Esclave au point qu’il se voit réduit au silence (« à verve morte dilatée »), le discours est resté à l’état d’embryon inexprimable et plus loin, on lit qu’il ne reste à « je » que des « demi-mots ». « Tu » as donc provoqué une castration du discours. Castration qui nous amène inévitablement à un nouveau jeu sur les sons. Comment en effet s’empêcher d’entendre « à verge morte dilatée » ? Et là, on peut imaginer que face à l’étanchéité des hanches, la verge meurt d’être dilatée sans pouvoir trouver d’apaisement. Loin d’être accueillantes, les hanches se présentent comme un obstacle impénétrable.
Et de ton corps à demi nu
Je ne retiens qu’à demi-mot
Les maîtres maux de ton ……
Le « corps à demi-nu » indique une fois encore que « tu » ne se donne que partiellement, ne concède que des bribes, ne prend pas le temps de se mettre à nu (dans tous les sens du terme). Ceci a pour effet que « je » perd en partie la conscience, la liberté de choix aussi. Car que retient « je » et encore à « demi-mot » ? Une seule chose : les « maîtres maux » qui le torturent. « Maîtres » renvoie indéniablement à l’homme esclave et indique que « je » est entièrement soumis à sa souffrance.
Que pourrait-on imaginer comme mot à la place des points de suspension finaux ? Les maîtres mots de ton …. ??? Je songe à « indifférence ». Mais il y a certainement un éventail de possibles. Ce mot imprononcé nous renvoie à la douleur, à l’impuissance de « je » et à sa « verve/verge morte ». « Je » est coupé à tous ses niveaux, physique, psychique, oral, mental, … Bon, je m’arrête là, parce que ça vire freudien !
Cette chanson de l’amour amer, de la passion bafouée résonne pourtant d’une étrange tendresse. Tout le phrasé très sensuel et la délicatesse des sons donnent une coloration quasi paradoxale au message qui, sans l’atténuation des effets vocaux, pourrait être beaucoup plus violent. Ce côté oxymorique propre à Julien est un des aspects qui me fascine le plus. Et dans Bouche pute, il se déploie avec maestria !!
La chanson s’achève sur une montée musicale qui semble emporter « je » qui ne peut plus qu’articuler des « aaaahaaaaah » douloureux comme une litanie, alors qu’autour de lui, tout tourbillonne éperdument, noyant la conscience dans un vertige infini, déniant à l’amour toute possibilité de rédemption.
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