Je suis dans la file. Je regarde les gens autour de moi. Qui peut bien avoir envie de découvrir le premier long métrage d’un réalisateur inconnu, dont l’interprète principal s’appelle Julien Doré ? Probablement des personnes qui sont curieuses de découvrir Julien à l’écran. Comme moi, en fait. Sinon, je n’aurais pas dépensé le prix d’un ticket de cinéma pour un film dont j’ignore même le sujet. C’est vrai,
il y a une majorité de femmes, de tous âges. Quelques mecs aussi, sans doute là pour accompagner, pour faire plaisir. Je n’ai pas lu une seule critique, un seul résumé sur cette nouvelle sortie. Je veux arriver vierge et exempte de
toute attente ciblée. Je suis venue seule, je suis certaine de ne pas pouvoir cacher mon trouble à la personne qui m’accompagnerait et puis, je sais
déjà que je n’aurai pas envie de parler en sortant. Qu’il y aura une impression que je ne voudrais pas détruire.
Ca commence. Silence, juste le vent qui souffle et un vieil hôtel perdu au milieu de
nulle part. Aucun indice de temps, ni de lieu. On est peut-être aux Etats-Unis, mais ça pourrait aussi
être l’Espagne ou la France. Le soleil cogne. Ca me fait penser à « Bagdad
Café ». Je sais déjà que la caméra va se rapprocher et pénétrer dans l’établissement. Je vais
faire connaissance avec les protagonistes. Il y a le tenancier, un gars entre deux âges, un peu bouffi, l’air morose et sa vieille maman qui le
seconde comme elle peut. On voit tout de suite que l’hôtel n’est pas bien tenu, il y a des verres et des objets qui traînent, le hall est sinistre,
il faudrait remplacer certaines ampoules. A quoi bon ? Il ne passe que quelques voyageurs
occasionnels qui dorment une nuit, puis s’en vont. Et puis, il y a lui que l’on a oublié, assis dans la pénombre dans un vieux fauteuil. Il porte un jeans sale et un t-shirt gris informe et flottant. Il ne regarde rien, il écoute passer le
temps. Et je suis émue de le voir là, délaissé, triste, avec ce vague à l’âme qui remplit tout l’écran.
Dans un coin, il y a une guitare debout. Il se lève, se dirige vers elle … et passe
à côté. Merci, je vois que le topos nous sera épargné. On ne va pas nous infliger une resucée des films
d’Elvis où le seul moment digne d’intérêt était précisément celui où il s’emparait de sa guitare.
Plan suivant. Le personnage est dans sa chambre. Il y a du désordre, l’évier est sale. Il est étendu sur son lit, il regarde le plafond. A intervalles réguliers, il se lève précipitamment pour regarder par la fenêtre. Il scrute, il croit voir une
ombre, nous aussi, on ne sait pas, elle a disparu. Il se recouche, las. Très vite, je comprends que cet
homme a un comportement bizarre, il fait des choses étranges, on dirait qu’il a des visions. On dirait aussi qu’il attend quelqu’un.
J’ai toujours été très bon public. Quand un film me plaît, j’entre immédiatement en
empathie avec les personnages, je ris et je souffre avec eux. Et pour le moment, j’ai mal. Il n’a pas
encore dit un mot et pourtant, c’est fort. Son jeu est sobre, ramassé, puissant. Son visage en gros
plan sur l’écran me bouleverse. Une larme a brillé dans mes yeux. Personne ne l’a vue.
On suit les allées et venues désoeuvrées du personnage, de sa chambre au bar, du bar à la porte d’entrée, de la porte à sa
chambre. Les jours passent, tous pareils. Parfois, un client vient rompre la monotonie. On échange quelques propos banals. Il a plu hier. Il y a eu un
accident sur la route. Puis, le silence retombe et le personnage poursuit son rituel de la fenêtre. La
nuit, il met même son réveil pour être sûr de ne pas dormir plusieurs heures d’affilée et manquer … manquer quelque chose qu’on ignore.
Je me dis qu’il doit s’agir d’une femme. Elle va bien arriver. Il doit bien y avoir une nana dans ce film. De toute façon, quelque chose va se passer, c’est certain, la tension
est palpable. Je trouve que mes voisins s’agitent un peu trop, je les entends chuchoter, je voudrais le calme absolu. Si ça ne leur plaît pas, qu’ils sortent. Le temps que je leur adresse un regard contrarié (qu’ils ne voient pas),
elle est entrée dans le hall de l’hôtel. Elle semble fatiguée, inquiète, elle est encore jeune. Il la
regarde avec insistance, elle lui dit « bonjour, je m’appelle Jeanne ». Il lui répond qu’elle a beaucoup changé. Elle lui dit qu’ils ne se connaissent pas. Il ne répond rien.
Je sais que la suite du film va s’attarder sur l’ébauche de leur relation et que peut-être, je vais apprendre la raison de leur
présence dans cet hôtel. Que fuit-elle ? Et lui, qui attend-t’il ? Pourquoi est-il perpétuellement aux aguets, anxieux ? Le réalisateur a choisi de nous laisser dans
l’incertitude. Ils se parlent, mais n’évoquent pas leur passé. Elle le regarde comme je voudrais le
regarder.
Ils finissent par se retrouver dans sa chambre à lui. C’est maintenant qu’il faut
que je me cale dans mon fauteuil. J’espère que je vais supporter. Mon cœur bat à tout
rompre. Elle le déshabille. Plus que jamais, je m’identifie, je sens presque la moiteur qui imbibe
toute la chambre. Leurs gestes sont lents, elle lui murmure des choses qu’on ne comprend pas. Sa peau à
lui est la seule tâche claire de la chambre. Brutalement, il la repousse, il se lève, va voir à la fenêtre. Elle ne comprend pas. Il y a une ombre qui s’évanouit. Il revient se
coucher, mais elle est décontenancée. Il ne l’embrasse pas, il regarde le plafond. Elle caresse sa
poitrine, il ne bouge pas.
Au plan suivant, on comprend qu’il ne s’est rien passé entre eux, qu’il n’a pas pu, qu’il est obsédé par la fenêtre. Elle se rhabille, elle est insatisfaite. Décidément, Julien, tu tromperas toujours toutes mes
attentes. Incarner un impuissant pour ton premier rôle, c’est gonflé, ça me laisse pantoise. Autour de
moi, je perçois des soupirs déçus, ce n’est pas ce qu’ils sont venus voir. Peut-être venaient-ils se repaître de ta peau plutôt que de ton
talent ? Tant pis, ils seront passés à côté.
La fille finit par quitter l’hôtel, on ne saura rien d’elle. Son état à lui se
dégrade. Il ne se lave plus, ne mange rien, passe sa vie à la fenêtre, il voit des ombres, elles se rapprochent. Elles entrent dans sa chambre, elles viennent le chercher. Où l’emmène-t’on ? On lui fait une piqûre de calmant inutile, il se laisse faire. Ils ont l’air d’infirmiers, ils disent qu’on va
bien le soigner. On lit dans son regard qu’il n’y a plus rien à faire.
Les lumières se sont rallumées, je me suis levée comme une automate, je suis sortie.
La nuit est tombée et les rues me semblent désertes. Il y a ce même silence que dans la première scène du film. Je marche sur du brouillard, je n’entends pas mes pas. Je suis soulagée d’être seule. Il va me falloir plusieurs heures avant de revenir à la réalité, avant de pouvoir faire taire en moi cette douleur lancinante, avant d’être persuadée qu’il
s’agit d’une fiction. Un premier rôle déroutant, courageux, magistral ! Il m’a fait basculer dans
ce monde parallèle. Il me faudra du temps pour retrouver la porte.
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