Aimez-vous les puzzles ? Je dois bien reconnaître que ce n’est pas ma tasse de thé. Peut-être ne suis-je pas assez patiente, mais quand il faut tester la même pièce à 50 endroits différents, sans parfois trouver le bon, ça m’énerve. Et pourtant, voilà des mois que je suis confrontée au puzzle le plus compliqué qui soit sans que j’éprouve la moindre lassitude. Puzzle de 1.000 pièces toutes mélangées dans une grande boîte à manier avec précaution. Le défi est de taille, aucune pièce ne paraît s’emboîter avec les autres. Quand parfois je réussis à en assembler quelques-unes, le résultat semble abstrait ou alors, une nouvelle pièce, que je n’avais pas encore vue, vient remettre en question l’embryon de montage. Il faut souvent défaire et reprendre à zéro. J’essaye de regrouper les pièces similaires en petits tas ordonnées, mais les réponses se dérobent sans cesse. J’espère voir apparaître une image qui guiderait ma main, mais il n’y a que des couleurs qui se juxtaposent sans jamais s'agencer. Si, par miracle, je parviens un jour à assembler ce puzzle, je ne suis même pas sûre d’obtenir une représentation lisible.
Peut-être que mon approche n’est pas bonne et qu’il ne s’agit pas d’un puzzle, mais d’un Rubik cube, autre casse-tête qui me tape sur les nerfs au bout de 3 minutes. Toutes les faces sont bariolées, gaies, contrastées. C’est joli cette juxtaposition de couleurs ! Je tourne et retourne le cube entre mes mains, quel est l’intérêt de réuniformiser tout ça ? Quelle banalité ces faces monochromes ! Cette morne unité ne convient décidément pas à Julien. Les impressions d’un seul tenant ne sont pas pour lui.
Je vais tenter ma chance avec un casse-tête chinois, un assemblage d’anneaux et de formes biscornues que je suis sensée séparer. Mais pourquoi ? C’est plaisant comme ça ! Ca brille et ça produit un joli son. Je m’étonne de cette manie de toujours vouloir démonter les mécanismes sophistiqués. Je trouve assez fascinantes les choses que je ne comprends pas. Je n’éprouve pas le besoin de décomposer, d’isoler, d’exclure, j’aime appréhender dans la globalité, impressions entrelacées, fondues l’une à l’autre, approche tellement plus riche.
Il va me falloir une autre image : un mécanisme d’horlogerie ? Trop précis ! Une spirale d’ADN ? Trop binaire ! Un échangeur d’autoroutes ? Trop mathématique. Un écheveau de laine emmêlé ? Ah oui, je tire un brin et dix autres suivent, plus je dévide et plus il y a de nœuds. Et en suivant le fil (d’Ariane ?) de ma pensée, je découvre un autre symbole. Je suis au cœur du labyrinthe, mais je ne cherche pas vraiment l’issue. J’ai depuis longtemps abandonné le fil qui me reliait à l’extérieur. Je n’ai qu’un souhait : à force d’explorer toutes les voies de ce dédale, j’espère un jour rencontrer le Minotaure, mi-homme, mi-bête, paradoxale association, réconciliation des aspirations inverses. Je suis la victime consentante d’un sacrifice qui n’a rien d’expiatoire !