Samedi 14 juin 2008




Ce qui suit ne prétend nullement être LA signification du texte de Bouche pute, c’est juste mon interprétation personnelle.  De surcroît, il y a des passages que j’ai volontairement ignorés parce que je n’arrive pas à leur trouver un sens.  Je crois vraiment qu’il y aura autant d’interprétations que de regards sur le sujet, ce qui, par ailleurs, traduit toute la richesse du texte.

 

Pour moi, Bouche pute est la chanson de l’amour blessé, déçu, désenchanté, car non partagé, ce qui explique la violence sous-jacente du texte.  D’un côté, nous avons un « je » qui est dévoré par la passion, qui se donne tout entier, avec intensité et permanence et de l’autre, il y a « tu » qui n’est que tiédeur, fugacité, non-engagement, rétractation.  Le don pour l’un, le refus pour l’autre.

 

J’aime bien dans ton habit du dimanche

Tous les motifs délavés

 

Le texte indique l’hiatus (entre « je » et « tu ») dès la première phrase.  En effet, on peut s’attendre d’un habit du dimanche à ce qu’il ait un aspect neuf, car rarement porté.  Or, ses motifs sont délavés.  A moins que la formulation un peu vieillotte (habit du dimanche) n’indique un usage dépassé (qui porte encore de nos jours un habit du dimanche ?) et donc, le vêtement aurait été longtemps porté ?  Quoi qu’il en soit, le terme qui attire l’attention, c’est « délavés » qui indique que les couleurs sont fanées, sans aucune intensité.  Et c’est précisément ce manque d’intensité qui est le nœud du problème entre « je » et « tu ».

 

Un jour, j’irai pisser sur tes hanches

Provoquer toute leur étanchéité

 

Sans transition aucune, « je » annonce un peu brutalement, presque comme une menace d’humiliation, qu’il ira « pisser sur tes hanches ».  L’image ne manque pas d’être choquante, d’autant plus qu’il est bien souligné que c’est dans le but de « provoquer ».  Face à la tiédeur, à la fadeur des sentiments de « tu », il veut tenter de provoquer une réaction.  Et que veut-il provoquer/tester ?  L’étanchéité de ses hanches.  Le mot un peu technique (presque du vocabulaire de sanitaires !) dénote, mais si l’on envisage les hanches comme l’étage corporel de la sexualité, on comprend mieux ce que cette étanchéité peut avoir de dramatique.  « Tu » se refuse et de plus, refuse ce que « je » veut lui offrir.  « Tu » est imperméable à ses sentiments comme à ses ardeurs.

 

Pour ainsi dire et de passage

Ton corps noué dans le parquet

Ta bouche pute sale jusqu'à la rage

Me fit te détourer à la craie

 

Le « pour ainsi dire » du vers suivant se rattache pour moi à ce qui précède (provoquer toute leur étanchéité pour ainsi dire), indiquant qu’il y a bien un double sens.  Mais rien ne me permet d’en être certaine !  Je cherche des pistes, sans aucune certitude.

 

L’expression suivante « de passage » indique bien que « tu » n’est pas dans la permanence et dans l’engagement vis-à-vis de « je ».  Il s’agit d’une relation précaire.  « Tu » ne fait que passer pour éventuellement lui concéder un acte sexuel rapide où il rêve son corps noué dans le parquet, comme un nœud du bois qui ne s’effacerait pas, qui resterait enclavé, permanent.  Espoir déçu qui amène à ses lèvres l’expression de dépit « bouche pute sale », indiquant que peut-être « tu » concède ses faveurs à tout venant, ce qui provoque la rage au cœur du « je » qui se sent trahi, humilié, blessé.  Et cette bouche sale provoque peut-être des fantasmes de meurtre chez « je » qui se voit « détourer à la craie » le corps de « tu ».  C’est en effet sur les scènes de crime que l’on détoure les corps des victimes.  Mais il existe un autre sens au verbe détourer.  En photographie, il s’agit d’une opération consistant à ne retenir d’une illustration qu’une partie en séparant l’objet et le fond.  En poterie, détourer signifie enlever la matière superflue.  Et là, on peut imaginer que « je » rêve d’une « tu » qui correspondrait à ses attentes, de laquelle il pourrait ôter tous les aspects qui le blessent, la retirer de son contexte, la retrouver dans son essentialité.

 

Histoire de voir ou tu en somme

 

Le vers suivant « histoire de voir où tu en somme » me pose problème.  J’ai l’impression qu’il y a un jeu sur le sens.  Là où on attend « histoire de voir où tu en es », on trouve le mot « somme » à la place.  S’il avait un « s », je me dirais que l’on évoque le destin des deux protagonistes, destin déterminé par l’attitude de « tu » qui est maîtresse du jeu.  L’absence du « s » me laisse donc perplexe.  Tout autant que celle de l’accent sur « ou ».  Mon interprétation n’est sûrement pas la bonne.

 

Décide de pleurer vers le large

 

Tout aussi perplexe suis-je devant le verbe qui suit, « décide » qui ne peut se rapporter à tu (puisque pas de « s » non plus).  Il s’agit donc soit d’un impératif (peu probable !), soit de la 1ère personne de l’indicatif et dans ce cas, c’est le « je » qui décide de pleurer.  Pourquoi « vers le large » ?  Pour se cacher, pour détourner la face ?  Pour trouver un réconfort dans la vision de la mer ? Je n’ai pas de réponse.

 

De jolie brume à pauvre conne

Disposais-tu de plus de marge

 

« Jolie brume » crée des signifiés très évocateurs.  Par un jeu sur les sons, on pense à « brune » bien sûr.  Mais aussi, la brume rejoint l’évocation du large et surtout, la brume est ce qui est insaisissable par nature, flou, noyé, évanescent.  Ceci ne fait qu’accentuer le caractère fuyant de « tu » qui, dans la foulée, se voit traiter de « pauvre conne ».  Insulte instantanément atténuée par la réflexion qui suit « Disposais-tu de plus de marge ? » qui nous laisse croire que « tu » n’a peut-être pas le choix, soit par volonté personnelle, soit par impossibilité extérieure.  « Tu » reste cantonnée entre deux pôles.  Peut-être que « tu » ne possède pas non plus la capacité d’aimer.

 

Je reste allongé sur tes sables

Mouvants pouvant parfois m’aider

A devenir ton homme slave

A verve morte dilatée

 

Dans la dernière strophe, malgré tout, malgré la souffrance, malgré le caractère volage de « tu », « je » reste « allongé sur tes sables », nouvelle évocation maritime, mais aussi « sables » pouvant être identifiés à la peau lisse, chaude, dorée.  Les sables/la peau sont mouvants.  A nouveau, cette idée d’impermanence, mais aussi peut-être évocation des mouvements de l’acte amoureux qui aide « je » à devenir « ton homme slave ».

 

Je crois que cette expression « homme slave » est un jeu sur les langues.  Le mot « slave » doit être compris comme un mot anglais, car l’homme esclave est bien ce qui transparaît au final.  Esclave au point qu’il se voit réduit au silence (« à verve morte dilatée »), le discours est resté à l’état d’embryon inexprimable et plus loin, on lit qu’il ne reste à « je » que des « demi-mots ».  « Tu » as donc provoqué une castration du discours.  Castration qui nous amène inévitablement à un nouveau jeu sur les sons.  Comment en effet s’empêcher d’entendre « à verge morte dilatée » ?  Et là, on peut imaginer que face à l’étanchéité des hanches, la verge meurt d’être dilatée sans pouvoir trouver d’apaisement.  Loin d’être accueillantes, les hanches se présentent comme un obstacle impénétrable.

 

Et de ton corps à demi nu

Je ne retiens qu’à demi-mot

Les maîtres maux de ton ……

 

Le « corps à demi-nu » indique une fois encore que « tu » ne se donne que partiellement, ne concède que des bribes, ne prend pas le temps de se mettre à nu (dans tous les sens du terme).  Ceci a pour effet que « je » perd en partie la conscience, la liberté de choix aussi.  Car que retient « je » et encore à « demi-mot » ?  Une seule chose : les « maîtres maux » qui le torturent.  « Maîtres » renvoie indéniablement à l’homme esclave et indique que « je » est entièrement soumis à sa souffrance.

 

Que pourrait-on imaginer comme mot à la place des points de suspension finaux ?  Les maîtres mots de ton …. ???  Je songe à « indifférence ».  Mais il y a certainement un éventail de possibles.  Ce mot imprononcé nous renvoie à la douleur, à l’impuissance de « je » et à sa « verve/verge morte ».  « Je » est coupé à tous ses niveaux, physique, psychique, oral, mental, …  Bon, je m’arrête là, parce que ça vire freudien !

 

Cette chanson de l’amour amer, de la passion bafouée résonne pourtant d’une étrange tendresse.  Tout le phrasé très sensuel et la délicatesse des sons donnent une coloration quasi paradoxale au message qui, sans l’atténuation des effets vocaux, pourrait être beaucoup plus violent.  Ce côté oxymorique propre à Julien est un des aspects qui me fascine le plus.  Et dans Bouche pute, il se déploie avec maestria !!

 

La chanson s’achève sur une montée musicale qui semble emporter « je » qui ne peut plus qu’articuler des « aaaahaaaaah » douloureux comme une litanie, alors qu’autour de lui, tout tourbillonne éperdument, noyant la conscience dans un vertige infini, déniant à l’amour toute possibilité de rédemption.

 

 

Par Lucrezia
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Commentaires

hello merci pr ce bel article. je cherchais des explications sur cette chanson que jadore. et je mapercois quon pense la meme chose pr ^pas mal de trucs! et du coup tu mas eclairé sur dautres! carrement excellente ton analyse je trouve. bonne continuation!
Commentaire n°1 posté par lola le 10/09/2008 à 01h12
Bonjour, Je cherchais moi aussi une analyse de ce texte et je suis tombé sur la tienne. Toutefois je ne suis pas tout à fait d'accord avec ton interprétation. Je la trouve un peu trop technique, il me semble que tu t'arrêtes trop longtemps sur l'explication de petits points trop décousus et tu perds le fil de l'analyse. N'oublions pas qu'il s'agit d'abord d'un texte de chanson. Les images comptent énormement. On retrouve ici deux isostopies qui s'entrecroisent : celle de la mer et de la femme. C'est d'ailleurs une métaphore très commune que de comparer la femme à l'eau, même si toutefois ici on parle plutôt à mon sens d'une plage. Il y donc un côté très pitoresque dans le tableau que dresse la chanson, d'abord avec les "habits du dimanche" et "les motifs délavés". je pense qu'il s'agit d'une image désuète, tendre mais aussi cruelle. C'est l'image d'une époque révolue, comme tu le signales, mais aussi les vêtements de la femme souillée, de la "pute" aussi abîmée que ces propres vêtements. L'image de la "pute", introduit l'isotopie érotique qui vient se superposer aux sens déjà présents. Il "pisse", comme on pisse au bord de l'eau sur le sable, mais il s'agit aussi d'un acte sexuel dans un rapport de domination-soumission. J'y vois également l'image de deux corps las après l'acte sexuel, après la "passe". La "bouche pute sale" qu'il faudra "détourer à la craie", tout autant que "la verve (verge) morte dilatée". dans un premier temps c'est le corps de la femme qui est dépeind mais l'homme ne s'épargne pas non plus après. Je lis dans l'expression "où tu en sommes" l'autre expression "où nous en sommes", mais effectivement, les deux protagonistes ne sont en aucun cas un couple. Il le lui rappelle cruellement en soulignant le "TU en somme". Car comme il le souligne, disposait-elle de plus de marge que de celle de "jolie [brune]" à pauvre conne"? Le point de vue de celui qui parle est pourtant compatissant, ce n'est pas lui qui est cruel, ce sont les rapports humains d'aujourd'hui qui les sont devenus, cruels et violents même sordides.Le narrateur ne juge pas la femme, il est lui aussi dans la même "galère" ( "je RESTE allongé"). Il l'épargne même à mon sens, "ne retiens qu'à demi-mot", nous dévoile une demi-scène où les zones sombres reste dans le noir, il ne dévoilera rien de plus. (à l'image de l'ellipse du dernier mot de la chanson). les paroles sont douces parce qu'elles semblent être susurrées, à demi-dévoilées.Les images crues le sont parce que la réalité l'est, mais elles servent avant tout à nous toucher plus qu'à juger. c'est un beau tableau qu'on peut apercevoir qui peint avec tendresse, une scène qui serait dans le réel, et non dans le réel fictionnel, sordide, commune et pourtant tellement humaine. Les deux personnages sont presque impuissants et touchants. Ils me font penser au théâtre de l'absurde et à l'incommunicabilité des êtres entre eux. Mais ici il y à une volonté de pardonner, de ne pas juger, juste décrire et être humain. Le "je" et le "tu" ne sont pas dans un rapport hiérarchique, ils sont juste différents l'un de l'autre, et ne parviennent à se comprendre complètement, ils n'y parviennent qu'à demi. Mon analyse est assez décousue, j'en suis désolé, je réponds du tac-au-tac à ce que je viens de lire.J'aimerai bcp que tu me dises ce que tu en penses. Cordialement
Commentaire n°2 posté par Anthony le 22/09/2008 à 20h52
Merci, Anthony, pour ton long et intéressant commentaire. Je vois que nous nous rejoignons quand même sur pas mal d’idées, même si nous avons des points de vue différents sur certains passages. Il est vrai que mon analyse est un peu « scolaire » et que j’ai volontairement escamoté certaines parties du texte parce que je ne savais pas les interpréter (je m’en explique au début de mon article). Je me suis forcément attardée sur certains mots qui me confortaient dans la signification que j’ai cru déceler dans ce texte. Je ne prétends cependant pas que c’est THE explication. En fait, le texte est tellement polysémique (ce qui en fait toute la richesse) que beaucoup d’interprétations se tiennent. Je suis dès lors toujours très intéressée par les autres avis que je peux lire sur la question. Bien d’accord avec toi, les images comptent énormément et ici, elles sont très nombreuses. Mais au niveau des isotopies, si celle de la femme traverse tout le texte, il n’en va pas de même de celle de la mer qui n’intervient qu’en deux endroits (« le large » et « tes sables »). Je trouve que c’est un peu faible pour pouvoir parler d’isotopie à propos de ces deux mentions. Je ne sais pas ce que tu en penses. Je ne ressens pas non plus aussi fort que toi l’image de la « pute ». Certes, le mot « pute » est bien présent, mais il ne qualifie que la bouche et je ne ressens pas vraiment qu’il y ait la moindre déconsidération de la femme dans ce texte. J’y perçois plutôt une certaine rage face à l’attitude distante de la femme (comme je l’ai dit dans mon analyse) et le « j’irai pisser sur tes hanches » tient lieu de manœuvre ultime pour provoquer quelque chose chez celle-ci. D’accord avec toi néanmoins sur le rapport domination-soumission qui, d’ailleurs, s’inverse au fil du texte. Si dans la première partie, c’est le « je » qui semble vouloir dominer le « tu » : dans la seconde partie, le « tu » devient clairement le dominé (« je reste allongé » - « ton homme slave », adjectif auquel j’ai donné son sens anglais d’esclave). Je perçois comme toi l’image des corps las après l’acte sexuel (« corps noué dans le parquet »), mais sans la connotation de la « passe » que tu y vois. Je ne sais pas à quoi c’est dû, mais je trouve qu’il émane une forme de respect du texte et donc, pas d’impression dépréciative pour moi. Je suis contente, par contre, de voir que toi aussi tu lis « à verve/verge morte dilatée ». La ressemblance auditive et orthographique ne peut qu’induire ce rapprochement, il me semble. Le choix des mots ne me paraît vraiment pas innocent. Et toi aussi, tu as la même lecture de l’expression « où tu en somme », même si beaucoup d’indices sont déroutants, comme l’absence du « s » final à « somme ». Peut-être est-ce là, comme tu le dis, une manière de souligner qu’une seule personne est impliquée et qu’effectivement, les protagonistes ne forment pas un couple. Je vois que tu me rejoins dans l’interprétation de la seconde partie du texte où le « je » n’est ni cruel, ni agressif, juste désespéré du manque de communication avec « tu ». Comme tu le dis, les rapports humains ne sont pas toujours simples. Je trouve ton interprétation de « demi-mots », « demi-nu » et de l’ellipse finale très subtile, apportant un éclairage différent de celui que j’ai perçu. Oui, il y a certainement une volonté de taire, de cacher dans l’ombre, de se préserver peut-être en agissant ainsi …. Je trouve aussi les personnages touchants et nous nous rejoignons sur l’impression globale de l’incommunicabilité entre les êtres. C’était d’ailleurs l’argument de base de mon analyse. Oui, il y a de toute évidence incompréhension entre « je » et « tu » et si rapport hiérarchique il y a, il permute au fil du texte (comme je le disais plus haut). Je ne trouve pas que ton analyse soit décousue. Elle apporte des nuances supplémentaires dans la compréhension du texte et tu mets en lumière des aspects qui m’avaient échappé. Je t’en remercie. Ce texte est tellement riche que sur le forum « Crazy Julien », nous sommes plusieurs à avoir tenté de le décortiquer et bien, au final, il y autant d’analyses différentes que de personnes. Ceci constitue pour moi la preuve ultime de l’immense richesse de ce texte et de son pouvoir évocateur. Merci beaucoup pour cet échange passionnant !!
Commentaire n°3 posté par Lucrezia le 24/09/2008 à 10h53

Publicité

Caravage musical

Remerciements

Ce blog n’existerait pas sans la généreuse proposition, l’infinie patience et la magistrale réalisation (en bref, c’est elle qui a tout fait !) de Cath, THE Photoshop genius du forum Crazy Julien. Je lui suis infiniment reconnaissante pour tout le travail accompli et tiens absolument, par ces quelques mots, à lui exprimer mon immense gratitude.

Catégories

Commentaires Récents

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus