Serait-ce le énième paradoxe ? Julien est un homme au caractère fort, à la personnalité affirmée, quelqu’un qu’on ne peut confondre avec
personne d’autre, pas plus que l’on ne peut se tromper à la première note chantée. Une voix identifiable entre mille timbres, un talent unique et
instantanément reconnaissable. Et pourtant, il est aussi le support vierge à graver, la page blanche à écrire, la glaise brute à façonner, ductile,
souple, offert à nos rêves et à nos souhaits, imaginaire plasticine. Le mot « réceptacle » a été prononcé et la surface déployée se creuse
tout à coup et acquiert de la profondeur. C’est un vase précieux où nous allons pouvoir déverser nos désirs.
Je ne sais pas si c’est un rêve ou si je touche au terme, s’il est la Parque venue pour couper le fil de mon existence. Mais là, il ferme les yeux et il me dit : "Tu as droit à un dernier souhait, je serai ce que tu veux, tel que tu le veux".
Mais Julien, tu es déjà ce que je veux, tel que je le veux. Je l’ignorais sans doute avant que tu paraisses, mais tu incarnes tout ce que j’attendais. Alors, ne change ni d’apparence, ni d’âme, ni de cœur. Tu penses peut-être que, pour mes derniers instants, je vais te demander de m’aimer. Oui, mais pas comme tu le crois. Retire juste ton T-shirt et ouvre-moi les bras. Allonge-toi, je veux me coucher contre toi, déposer mon profil sur ta poitrine nue pendant que tu chantes pour moi. Je veux sentir la colonne d’air remonter de tes poumons à ta gorge et sortir par ta bouche, entendre ta voix vibrer à l’intérieur et à l’extérieur de toi et la recueillir voluptueusement au bord de tes lèvres. Mais surtout, je veux que tu me fasses croire que ce moment est aussi capital pour toi que pour moi, que ton dernier souhait est de me serrer fort pour entrer dans la nuit. Je ne veux pas que tu lâches ma main en montant dans la barque. J’ai tellement peur de partir seule.
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