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L’être humain est vraiment un drôle de zèbre, à la fois imbu de sa « supériorité » sur le reste des créatures vivantes et foncièrement peu sûr de lui, fonctionnant tout à fait à l’opposé du concept du self-made man, titubant dès qu’on lui enlève ses béquilles religieuses ou philosophiques. Qui peut se vanter de s’être « élevé » tout seul ? Sans l’aide d’une main-courante, d’un tire-fesse spirituel ? Sans cela, l’homme peut-il trouver l’issue de cette « selva oscura » (oui, j’aime toujours autant Dante !) où il tourne craintivement en rond à la recherche de sa propre identité/définition ?
Grandir et s’assumer sont deux tâches redoutables. Ah, si seulement on trouvait une main tendue ou un poteau indicateur ! Redoutant de « se perdre » au sens premier du terme, la bête humaine (parfois l’un, parfois l’autre) invente les divinités, les religions, les leaders, les chevaliers, les idoles, les preux, les champions, les stars. Un Olympe disparate qui garde en réserve un article pour chaque demande, un prêt-à-suivre sur mesure.
Pour s’y retrouver dans ce fouillis, heureusement il y a les étiquettes. Comme il est malaisé de ressentir une certaine parenté avec une simple idée, l’homme se lance dans l’illustration et crée l’« eikon », vecteur d’identification, objet de vénération. Bien vite, la marque et la chose se confondent, ne dit-on pas un K-way, un bic, une barbie, un kleenex, … ? L’icône se fait chair et de sacrée devient profane … du moins, le croit-on !
A bien y regarder, l’icône moderne a tout de la divinité. Jouant le rôle d’archétype, elle est pourtant loin d’être une simple image, elle génère du sens. Même si ce dernier n’est pas identique pour tous, car l’iconicité présente cette particularité de différer pour chaque spectateur. Ainsi, la force de l’icône est de dialoguer intimement avec chacun.
Comme son pendant sacré, l’icône moderne a besoin du support de l’image pour exister. Comment nier le rôle de la photo, dédicacée ou non, apposée au mur ou précieusement conservée ? Toutes les religions ont produit des images, même l’islam majoritairement aniconique a fourni des représentations de Mahomet. Le support de l’image semble nécessaire en tant qu’objet d’adoration, de concrétisation du rêve.
Image, imaginaire, imaginer, imagination : un territoire sans limites à investir à volonté pour mettre des images sur la pensée et les rêves. Un écran blanc pour cinéma intérieur où l’icône devient la projection d’un soi rêvé, idéalisé.
La passion éprouvée est vouée à ne pas dépasser le stade de la cristallisation inventé par Stendhal. Passion non assouvie, elle ne s’affaiblit jamais. Passion au réceptacle imaginaire, elle ne connaît aucun étiolement.
Un tel investissement peut s’avérer périlleux. S’identifier au risque de se perdre. Mais ce piège n’est pas le plus dangereux, il en cache un autre tout aussi redoutable. Le pouvoir de l’image est tel qu’il impose ses normes à l’imagination, nous contraignant à rêver formaté, nous conduisant insidieusement à l’anesthésie visuelle, à la perte du regard et, à terme, à celle de notre liberté.
Sachant tout cela, je devrais me tenir à l’écart, tenter de construire ma liberté, mon opinion, ma vision loin des thèmes imposés. Les icônes modernes sont-elles le nouvel opium du peuple, un stratagème destiné à nous focaliser sur des futilités, à occulter les vrais questionnements ? Et puis, à mon âge, le chemin, en principe, a déjà amorcé sa courbe, pris l’orientation que j’ai voulu … ou la vie – plus souvent la vie, en fait ! - lui donner. Suis-je encore perdue au point d’invoquer un porteur de flambeau ? Au point de suivre des pas qui ne sont pas les miens ? Raisonnablement (mais quel est donc le sens de ce mot ?), je devrais redresser la tête et marcher seule.
Mais quand l’icône provoque des interrogations et ouvre la porte sur des champs du savoir ? Quand l’icône arrache les œillères ?
Quand l’icône montre des voies de liberté, faut-il l’adorer ou la fuir ?
Quand l’icône devient un miroir, le positif de mon négatif ? Au fond de moi se déploie la pellicule photo oubliée dans le noir, celle qui attend le bain de révélateur et la lumière de l’agrandisseur pour apparaître enfin au jour.
Quand l’icône agit comme un accélérateur de particules qui ranime les énergies au plus profond et incite à oser, à se dépasser ?
Quand l’icône se dépouille du sacré pour révéler son humanité ? Et, plus perturbant, quand l’icône se saborde elle-même ?
Quand l’icône de beauté s’est dépouillée de son halo de lumière pour revêtir le pelage candide d’un animal fragile et joueur, quand l’idole prend chair et défaillance, ne vais-je pas m’égarer ?
Je me tourne vers le ciel et je ne vois plus rien. Aucune lueur ne flotte. Mais au-dedans de moi, la flamme s’est propagée de l’esprit vers le cœur. Maintenant, je marche, irradiant ma propre lumière et je regarde sans pâlir la trace de ses pas qui s’efface.
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