Partager l'article ! L'ABANDON: « En concert, j’ai la maîtrise totale de ce que je fais, alors qu’au cinéma, je m’abandonne ...
« En concert, j’ai la maîtrise totale de ce que je fais, alors qu’au cinéma, je m’abandonne au désir du metteur en scène ». C’est, en substance, ce que Julien a répété plusieurs fois, séparant ainsi dans une opposition tranchée les deux parties de son art. Ce raisonnement semble évident, logique et pourtant, je n’ai pas du tout la même impression. S’il est vrai qu’en matière de choix de la set-list ou de conception de la scénographie, il exerce une maîtrise totale sur son travail, on sait cependant que toutes ces décisions ont lieu AVANT le spectacle. Mais pendant … ? N’est-il pas nécessaire, presque artistiquement vital, de s’abandonner à la musique, de faire confiance au flux sonore et de se laisser porter ?
J’ai sans doute une vision idéalisée, mais sans tomber dans le mythe muse qui chuchote, poète prends ton luth et tout le folklore, l’art ne doit-il pas à un moment donné s’emparer du gouvernail ? Et l’artiste, sans trembler, lâcher prise ? Sans trembler, parce que l’abandon fait peur. Dans nos sociétés régies par le rationalisme et le culte de la maîtrise, se jeter dans le vide les yeux fermés demande une solide dose de courage … ou de confiance. Et puis, l’abandon n’est pas toujours assimilable à une chute, parfois c’est une ascension.
Aurait-on peur de soi-même ? Quel être va surgir lorsque notre moi raisonnable acceptera de s’effacer ?
Pourquoi cette peur de l’abandon ? Je remonte dans le temps jusqu’à l’étymologie du mot : « Du vieux français mettre à bandon : laisser au pouvoir de, livrer ». Cela permet en partie de comprendre les réticences si s’abandonner conduit à se soumettre à un pouvoir d’autant plus effrayant qu’il n’est pas nommé. Qui va prendre les rênes ? Jusqu’où cela peut-il mener ? Est-il prudent de laisser la part insoumise s’arroger tous les droits ?
L’abandon suppose aussi la perte de quelque chose, mais la difficulté d’identifier l’objet disparu ne peut qu’accroître les craintes. Rien ne dit non plus qu’on obtiendra autre chose en échange. Quand on aura accepté de se dépouiller, que restera-t’il au-delà du vide et du silence ?
L’abandon, ce mot qui diffuse des effluves de lâcheté, devient un acte de courage. N’est-il pas le seul moyen pour « Etre à la hauteur du désir » comme Julien l’a dit un jour ?
Seul celui qui l’éprouve peut estimer l’intensité de son désir et y répondre parfaitement devient une gageure pour celui qui en est l’objet. Se mettre à bandon est l’unique voie pour y parvenir. Se livrer totalement à son art, au désir du public, s’abandonner à la couleur, au son, à la vibration.
Ce lâcher prise ouvrira aussi la porte à l’abandon réciproque du public qui, face à cette mise à nu, acceptera de se laisser guider jusqu’à l’inconnu, jusqu’au ténébreux ou à l’éblouissant, en toute confiance. Accepter d’être traversé, transpercé, dépouillé.
A ce rendez-vous amoureux, faire un pas l’un vers l’autre et laisser choir à ses pieds comme un vêtement importun notre bogue de convenance pour retrouver la saveur primordiale et sauvage du fruit caché dessous.
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