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Ca fait un sacré bail que je n'ai plus rien posté ici, mais dernièrement, sur le forum, un sujet interpellant a été lancé : raconter "sa" propre tournée Ersatz, la
manière dont on l'a vécue, ce qu'elle nous a apporté, ce qu'on en a retiré. Pourquoi elle fut unique à nos yeux ! Et donc, let's write !
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Qu’on puisse quadriller Barcelone ou Paris à la recherche du mystérieux Julian Carax, comme je le comprends ! Parcours labyrinthique que l’on suit avec passion, avec espoir. Ce récit fascine en tant qu’illustration parfaite de la quête de l’idéal. Aspiration que l’on a en soi, discrète ou révoltée. Que l’on peut nourrir ou affamer. Au milieu du chemin de ma vie, comme Dante, je me retrouvai dans une forêt obscure et je cherchai la voie royale pour marcher vers une dimension supérieure. Ce chemin doux sous mes pas, ce vecteur éblouissant, c’est à travers l’art que je l’ai trouvé.
" L'art et rien que l'art, nous avons l'art pour ne point mourir de la vérité."
Friedrich Nietzsche. " Ainsi parlait Zarathoustra "
Mais sans le savoir, il me manquait un guide et alors que mon regard ne le cherchait plus, il apparut.
« […] quel est celui qui ne serait pas découragé en essayant de te reproduire telle que tu me parus dans l’air libre, là où le ciel t’environne de son harmonie! »
Dante, La Divine Comédie (Chant 30 - Purgatoire)
Et parce qu’il se révéla passage vers cet univers transcendant qui m’habite, je le suivis.
Sous un soleil ardent qui augurait bien de cette jeune carrière, je vins à Orléans pour y entendre moi aussi le message de l’archange. Ce que l’on appelle un showcase, une sorte d’aperçu, une ligne que l’artiste jette dans la rivière pour voir ce qu’il va ramener, me parut déjà extrêmement abouti et je me demandais s’il était réellement possible d’apporter des améliorations à ce concert. Femme de peu de foi ! Si j’avais pu un instant deviner ce qui m’attendait ! Pourtant, j’aurais dû savoir et croire, Julien se rit des classifications, des simplifications, des conventions, de ce qui est admis et de ce qui ne l’est pas. Le propre des grands artistes n’est-il pas d’ébranler sans cesse ce qui paraît immuable ?
« L'art n'est pas un amour légitime ; on ne l'épouse pas, on le viole. »
Edgar Degas
31/10/08 : Bruxelles - Cirque royal
L’étape suivante fut Bruxelles où dans l’arène du Cirque Royal, le génial saltimbanque me jeta son talent et son charisme à la figure. De cette soirée me reviennent quelques flashs : le choc de ses épaules nues, le fracas des cymbales qui lance le concert, son intériorité immédiate, impressionnante sur les chansons calmes, les dorades en rafale, les premiers mots italiens sur ses lèvres, l’incantation de Bouche Pute et les cris primaux de Julien, la découverte de Brown ears et les frissons, le public debout dans les gradins circulaires et l’apprentissage douloureux des tempi disabitati qui succéderont à chaque concert.
« C’est seulement quand nous n’avons plus peur que nous commençons à créer. ” William Turner
19/11/08 : Lille – L’Aéroneff
Je dois absolument faire abstraction de l’organisation abominable de l’Aéroneff pour rendre à ce concert ses moments de plaisir. La longue attente style parcage de bétail avant le rodéo et la cavalcade qui a suivi m’ont ôté la moitié du bonheur d’être présente ce soir-là. Le fait que Julien avait mangé un clown croisé avec un lion ne m’a pas non plus laissé de souvenirs impérissables. Ce n’est pas pour rien si j’ai adopté dans mon CR l’image d’une grande foire pour évoquer les différents moments de ce concert. Mais je veux garder le meilleur malgré tout et ce symbole du tapis volant qui, sur le flux mélodique de Brown ears, m’a emportée très, très haut. Je préserve aussi dans un coin chaud de ma mémoire son regard doux, son sourire gentil et son « Oh, c’est joli, ça ! » lorsque je lui ai tendu ma raclette naïvement décorée. C’était l’époque de l’audace innocente !
“L'artiste n'est artiste qu'à condition d'être double et de n'ignorer aucun phénomène de sa double nature.”
Charles Baudelaire
27/1/09 : Bruxelles - DH concert privé
Nous avons toutes rêvé d’être conviées un jour à un concert privé dans un cadre intimiste, pas vrai ? Grâce à Pomme et au concours de la DH, j’ai pu transformer ce vœu en réalité. Echanger le sol dur et la vastitude obscure d’une salle de concert pour des tapis moelleux et un éclairage aux bougies, c’est le deal gagnant ! Ce fut certes moins long et moins élaboré, mais ce que l’on perdait en spectacle fut largement compensé par l’intensité et la proximité. Julien lui-même était légèrement intimidé par ce tête à tête amoureux. Arrivé sur la pointe des pieds comme à un premier rendez-vous, il nous a offert de la douceur et de la profondeur, de la sobriété et de la grâce. Autant que je m’en souvienne, à l’after, tout le monde chuchotait, il y a des charmes qu’il ne faut pas briser !
" Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer. "
Georges Braque. " Le Jour et la Nuit "
25/3/09 : Bruxelles – Ancienne Belgique
Moins de deux mois plus tard, le retour à l’anonymat d’une grande salle. Comme si l’on ne partait pas à la rencontre de la même personne. Cependant, un des concerts les plus marquants pour moi, tétanisée par la puissante synergie qui unit Julien aux Bash. Peu de paroles ce soir-là, mais des images fortes, notamment les 3 guitaristes alignés en bord de scène, à contre-lumière, auréolés. Et la musique, rien que la musique !
Tout concourrait à une totale béatitude, mais il y eut le bémol de l’after ! Et je pense avoir été plus peinée qu’en colère, surtout peinée pour Cha et Pomme qui s’étaient investies à 100 % dans un travail remarquable ! Le lendemain, toujours soucieuse d’envisager le côté clair de la force, j’ai rédigé quelques mots que je n’ai pas postés. Je ne voulais blesser personne. Comme d’habitude, je tentais de comprendre, je lui cherchais des excuses. L’éloignement dans le temps me permet de les livrer maintenant.
« Concernant la remise du recueil, je voudrais juste dire ceci (ce n’est rien d’autre que mon impression personnelle). Il est évident que l’after n’est vraiment pas le meilleur moment pour remettre un cadeau et échanger quelques phrases. On le sait, on le voit, mais comment faire autrement ? C’est le seul moment possible, le choix ne nous est pas laissé. Je pense aussi que le fait de recevoir un cadeau d’une telle qualité (car on voit au premier coup d’œil qu’il s’agit d’un album qui n’a rien d’artisanal, mais semble sorti d’une maison d’édition !) a pu mettre Julien mal à l’aise. Grand timide et parfois maladroit (c’est vrai !), il a préféré le confier vite, vite à quelqu’un d’autre, ne pas l’ouvrir devant toutes ces personnes qui le regardaient. Vous allez dire que je lui trouve encore des excuses, mais je pense qu’il a dû être désarçonné et embarrassé et qu’il a peut-être pensé que c’était trop personnel, trop intime, trop intense pour être défloré ainsi en public. Evidemment, j’étais triste et déçue pour Cha et Pomme qui ont consacré un temps fou à la réalisation de l’album et j’imagine à quel point un manque de réceptivité a pu sembler navrant, voire blessant. On a beau se préparer psychologiquement à une éventuelle froideur, blaguer avec les râteaux et garder son humour si précieux, il n’empêche que ce n’est pas évident de garder une distance. Pourtant, je me dis qu’on en vivra d’autres, des situations comme celles-là, et qu’on va devenir très, très zen au final.
L’important pour moi, c’est que ce brusque repli soit contrebalancé par tant de générosité sur scène. On le sait depuis le début, Julien souffle le chaud et le froid, c’est ce qui fait sa complexité, sa richesse, sa fascination. On l’a choisi, lui, parce qu’il était atypique. Il le sera sans doute jusqu’au bout ! »
Chiaroscuro : sta a indicare il rapporto, messo in risalto dalla luce, fra pieni e vuoti.
8/4/09 : Paris – Olympia
Le Temple. Dans la pénombre rougeoyante, un dieu éblouissant, brandissant des éclairs, m’a foudroyée sur place. Vous le saviez, vous, que la signification du prénom Julien était « Jove’s child », enfant de Jupiter ? Je l’avais lu quelque part, j’ai pu le vérifier ce soir-là ! Pour je ne sais quelle obscure raison (l’éloignement, le prix, le manque de motivation), cette salle mythique, je m’étais toujours dit que je n’y pénètrerais jamais. Il aura fallu Julien pour que, soudain, tout paraisse possible, évident ! Je n’oublierai pas ce « Merci d’avoir été là pour mon premier Olympia » et la salle entière debout qui l’ovationne et cette immense fierté en apercevant les grandes lettres rouges sur la façade. Une place tellement incontestable !
Qui a dit « L’art est la clé de voûte de l'humanité » ?
12/7/09 : Liège – Les Ardentes
Le rendez-vous manqué. Alors que Julien vient enfin dans ma ville, je suis en Toscane à des années lumière et j’y pense encore avec mélancolie. C’est l’une de ces histoires où les protagonistes s’entrecroisent sans s’apercevoir et partent chacun dans une direction opposée sans pouvoir revenir sur leurs pas.
« On ne donne pas rendez-vous à ses rêves. Ils viennent vous rendre visite quand ils en ont envie et pas quand vous en avez besoin. »
Yvan Audouard – Le sabre de mon père
20/11/09 : Saint-Amand – Le Pasino
Un concert où l’émotion a prédominé, sur scène et dans la salle. L’intériorité aussi, comme s’il entrebâillait discrètement la porte sur une intimité timidement dévoilée. Beaucoup de fatigue perceptible, mais aussi une volonté de ne rien lâcher, de donner jusqu’au bout. Des Figures imposées et sa couronne musicale de guitares autour de Julien à son aveu chuchoté sur les derniers scintillements de Brown ears, je suis restée en apesanteur. Mes émotions mêlées, mélangées, imbriquées aux siennes. Oui, spirituellement, il me prit pour amante contre cet arbre si bien chanté du petit bois de Saint-Amand.
" Le travail de l'artiste est de toujours sonder le mystère. "
Francis Bacon.
21/11/09 : Mayenne – Le Kiosque
Le bateleur dans toute sa splendeur, celui qui, sous couvert d’humour et de badinage, décoche quelques remarques piquantes. Le sale gosse insolent qui profite de son « immunité » pour répandre du poil à gratter. C’est vrai qu’il a manqué d’élégance ce soir-là, mais le respect du public a emprunté d’autres voies que les mots. Ce soir-là, j’ai réalisé aussi que mon désir initial d’approcher Julien, de lui parler, de paraître dans sa vie m’avait totalement quittée. Ce qu’il m’offre suffit amplement à combler mes attentes, mes tristesses, mes regrets. Je ne ressens plus le besoin de toucher du doigt mon utopie.
« Aucune carte du monde n'est digne d'un regard si le pays de l'utopie n'y figure pas. »
Oscar Wilde
9/12/09 : Paris – Le Bataclan
Peut-on aller au-delà de soi-même ? Peut-on offrir ce que l’on ne pensait pas receler ? Avant, j’aurais dit « non ». Depuis ce soir de décembre, je sais que c’est possible. Je suis repartie les mains, l’âme et le cœur pleins. Des provisions de splendeur pour affronter l’hiver et l’absence.
Brown ears m’a atteinte physiquement tant l’émotion ressentie fut intense. En une fraction de seconde, j’ai été renvoyée à l’époque où, gamine, une émotion esthétique provoquait chez moi une chute de tension. J’étais souvent prise de vertige en entendant un chant qui me transportait, puis le passage du temps a mis la flamme sous l’éteignoir. Mais être adulte, est-ce parvenir à maîtriser l’irrationnel ? Ne serait-ce pas plutôt accepter de parfois tomber dans nos failles ? I know him, ce tourbillon qui se lève en moi et qui m’aspire. Je n’ai pas cherché à le dominer, je l’ai laissé me balayer.
" L'objet profond de l'artiste est de donner plus qu'il ne possède."
Paul Valéry. "Cahiers"
Un an et demi de tournée. C’est long et les forces s’épuisent. C’est court au regard de l’évolution de l’artiste. Entre le Julien d’Orléans et celui du Bataclan, qui pourrait deviner qu’il n’y a que 18 mois ? Certains mettent des années pour accomplir un tel parcours. Mais le plus incroyable se situe encore ailleurs. Cette prodigieuse évolution n’est pas concentrée sur elle-même. En me glissant dans son sillage, elle m’a grandie. Elle a affiné mes perceptions, développé des qualités ignorées, souligné l’invisible. J’ai rencontré un « moi » que je ne connaissais pas à travers un « lui » magnifié.

“L'artiste moderne tire l'éternel du transitoire.”
Charles Baudelaire
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